Une armée européenne: Ballon d’essai ou opération diversion?

Le 08 mars 2015, dans une interview donnée au journal allemand Die Welt, Jean Claude Juncker, Président de la Commission européenne, s’est déclaré favorable à une armée européenne. Une bonne idée qui cache une opération de diversion.

 

Le nain politique

Quand Jean Claude Juncker lance l’idée d’une armée européenne, on n’est pas vraiement surpris. L’idée est vieille comme l’Europe, serait-on tenté de dire. On en parlait déjà dans les années 50! On fut très proche d’en créer une avant un échec, in extremis, en 1954, dû au véto français composé d’une partie des socialistes français qui avaient rejoint le camp des anti-européens, qu’ils furent communistes ou gaulistes. Et le fait que, cette fois-ci, la proposition soit défendue et portée par un chrétien-démocrate, europhile convaincu, venant d’un ”petit” pays de l’Union européenne, le Luxembourg, n’est pas non plus d’une extraordianire nouveauté.

Et pourtant, le calendrier est intéressant à plusieurs titres. Premièrement, l’incapacité chronique de l’Europe à avoir une politique étrangère reposant sur 2 piliers: d’une part le pouvoir de persuasion, le pouvoir diplomatique, aussi appelé ”pouvoir doux” et d’autre part, le pouvoir de pression, le pouvoir militaire, communément appelé, ”pouvoir dur”. C’est une constante qui fait de l’Europe un géant économique mais un nain politique!

Deuxièmement, la crise politique et diplomatique en Ukraine, faisant écho aux nombreuses crises qui se sont succédées aux portes de l’Union européenne, (comme la fin de la Yougoslavie), démontre bien qu’à ne pas avoir les mêmes ”armes” que ses adversaires, le jeu politique et diplomatique est désiquilibré, surtout quand l’autre est aussi bien structuré, ordonné et armé que la Russie!

L’Europe n’ayant ni armée, ni défense, ni véritable diplomatie, ce sont les Etats membres, la France et l’Allemagne principalement, et des Etats tiers, surtout les Etats-Unis, qui doivent compenser le manque diplomatique, du moins en ce qui concerne l’Ukraine. De même, en Lybie, au Mali ou en Centrafrique, l’Union européenne n’a pu intervenir, laissant quelques Etats membres assumer le ”fardeau” militiare, politique, humain et financier.

Précisons qu’ici, l’idée n’est pas de faire une armée d’invasion ou de combat mais plutôt de mettre en place un outil au service de la défense du territoire de l’Union et des objectifs fondamentaux de l’Europe, c’est-à-dire la paix, la démocratie et les droits de l’Homme. Ces objectifs, aussi réduits qu’ambitieux, sont les seuls qui peuvent permettre une adhésion et un consensus large au sein des peuples européens, les guerres de conquête étant rejetées, à juste titre, par les peuples du vieux Continent, (l’épisode de la Guerre en Irak en étant un récent rappel).

De même, on y pense rarement mais il existe déjà des coopérations techniques, matérielles, financières voire militaires entre Etats membres: la construction de l’Eurofighter par exemple, la création d’un Corps de militaires européens intégrés (Eurocorps) en est une autre.

Enfin, au rayon des points positifs, cette armée européenne pourrait permettre des économies importantes qui se traduiraient par autant d’impôt en moins et/ou d’investissement en plus sans pour autant augmenter la pression fiscale. En ces temps difficiles sur le front de la dépense publique, toute économie qui ne met pas en danger un service rendu à la population est bonne à prendre!

 

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Les questions épineuses

Cependant, ne nions pas les nombreuses questions épineuses que cela poserait. Quel degré d’intégraton? Doit-on tout intégrer pour avoir une seule armée européenne? Doit-on avoir un coeur européen intégré et des composantes dans chaque Etat? Doit-on aussi intégrer la vente d’armes dont les Européens (enfin pas tous!) sont les champions? Quelle langue de travail pour cette armée puisqu’il est difficile d’imaginer 24 langues officielles, voire plus, dans une armée intégrée? Quels généraux devraient être nommés? Avec, en prime, un beau combat de coqs ou de vendeurs de tapis pour que les ”gros” Etats aient les ”gros” postes! Quel site pour le Quartier Général? A n’en pas douter, ce “Pintagone” à l’européenne attiserait les convoitises, ne serait-ce que pour les retombées économiques et fiscales.

Sans doute, la création d’une telle armée prendrait (beaucoup) de temps surtout, si les Etats mettent aussi peu d’entrain à intégrer leurs armées qu’à coordonner leur politique économique.

L’écran de fumée

Mais, pourquoi parler d’une armée européenne aujourd’hui, si c’est un projet à long terme, la situation économique et sociale étant toujours extrêmement préoccupante et celle de la Grèce toujours pas réglée?

Alors que l’Union européenne a une (très) mauvaise image auprès des citoyens européens, qui ont bien d’autres priorités que la création d’une armée européenne, la création d’une armée nécessitant une modification des traités, ce qui semble plus qu’illusoire aujourd’hui, tant le moindre véto ferait tout capoter, alors que l’urgence est de trouver une solution rapide et durable à la crise économique et sociale, notamment dans les pays du sud, alors que le Luxembourg, (dont le Premier ministre à l’époque n’était qu’autre que Jeanc Claude Juncker), mais aussi d’autres pays comme les Pays-Bas, le Royaume-Uni ou la France, sont sous pression pour avoir permis légalement, mais immoralement, une concurence fiscale injuste au sein même de l’Union, alors que le Parlement européen vient de commencer ses travaux d’enquête sur ces pratiques fiscales injustes, on se demande bien quel diable a poussé le Président européen à lancer cette idée si ce n’est pour mettre un bel écran de fumée afin de masquer ses propres fautes et sa propre responsabilité.

In fine, Jean Claude Juncker a lancé ce ballon d’essai pour définir un projet commun pour les prochaines décennies, pour parler du temps long et ainsi sortir de la dictature du temps court, disent ses défenseurs. Il essaye de cacher ses responsabilités dans la situation actuelle, lui répondent ses détracteurs.

La vérité est probablement un mélange des deux. Sa responsabilité ne doit pas faire oublier la justesse de sa proposition et celle-ci ne doit pas masquer sa responsabilité dans la situation actuelle. En attendant, cela faisait bien longtement qu’on n’avait pas relancé ce dossier! La seule question qui vaille la peine d’être posée, c’est de savoir si ce dossier ne va pas finir au même endroit que les précédents: dans un carton, au fond d’une armoire, tout au fond d’un bureau…

 

Roccu GAROBY

Président Alliance Libre Européenne Jeune

 

 

 

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