Euro: L’Europe rejette Versailles mais n’épouse pas Rome!

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Cet article a été écrit quelques minutes après la fin de l’Eurosummit, la réunion des 19 chefs d’État et de gouvernement de la zone euro. Il se peut que des derniers ajustements à l’accord aient eu lieu.

L’Union des faucons et des revanchards
En tête des ”faucons”, les ultralibéraux qui ne veulent rien lâcher, il y l’Allemagne et surtout son Ministre des finances, l’ultraconservateur, Wolfgang Schäuble, issu des rangs de la CDU, le parti Chrétien-démocrate allemand de la Chancelière Angela Merkel.
Mais Berlin n’est pas seule, elle est même loin de l’être! La Finlande suit de très près la position totalement dogmatique de l’Allemagne. Le 19 avril 2015, il y a eu des élections en Finlande et le gouvernement sortant, regroupant des partis plutôt europhiles de centre droit et de centre gauche, est tombé, remplacé par une coalition de droite conservatrice eurosceptique dont un des membres est un parti populiste d’extrême droite, les ”vrais Finlandais”. Depuis, la Finlande, qui était déjà l’un des pays les plus durs, se retrouve dans le camp des intransigeants!
Aux côtés de Berlin et Helsinki, il y a aussi Amsterdam. Depuis le Non au référendum sur la constitution le 1er juin 2005 (61,5% de NON), soit 3 jours après le NON français au même traité, le débat sur l’Europe est totalement hystérisé aux Pays-Bas. De tradition nordique et protestante, comme l’Allemagne, les Pays-Bas ont décidé de faire des Grecs un exemple. Et Amsterdam joue un rôle clé dans le dossier car c’est l’actuel Ministre des finances néerlandais Jeroen Dijsselbloem, social-démocrate, qui est le président de l’Eurogroupe, la réunion des Ministres des finances des 19 membres de la zone euro, qui prépare les dossiers avant de les envoyer aux chefs d’États et de gouvernement (Eurosummit).
Mais il ne faudrait pas oublier les autres ”petits” pays comme la Slovaquie qui a vu pas moins de 3 gouvernements tomber sur le dossier grec, les gouvernements slovaques successifs en place ayant dû négocier un plan à Bruxelles et engager leur responsabilité à Bratislava. On comprend la peur d’un Premier Ministre à jouer son poste pour une affaire de politique non (directement) slovaque.
Mais cette liste ne se termine pas là car d’autres pays qui n’osent pas assumer publiquement leur position anti-Grèce se ”cachent” derrière l’Allemagne, les Pays-Bas ou la Finlande.
Enfin, il ne faut pas omettre de dire que de nombreux chefs de gouvernements ou ministres des finances n’ont pas du tout apprécié le referendum grec et encore moins digéré le ”OXI” (non en grec) d’Athènes. Et ils comptent bien faire payer cela -très- cher à Alexi Tsipras, le Premier Ministre grec.

La responsabilité supérieure du gouvernement allemand
Cependant, nul ne peut occulter le rôle central, et donc la responsabilité supérieure, de l’Allemagne dans la crise grecque, qui est en fait une crise européenne. ”L’Empereur des faucons”, le Ministre des finances de l’Allemagne Wolfgang Schäuble, a décidé de taper fort, très fort.
Non seulement il a décidé de mener le combat contre la Grèce en imposant, à toute l’Europe, sa vision ultralibérale de l’économie et ce malgré le fait que le temple du néolibéralisme, le Fond Monétaire International (FMI), a reconnu l’échec de cette politique mais il a aussi décidé de savonner la planche d’Angela Merkel, sa Chancelière, donc son leader.
En effet, Angela Merkel a compris, depuis quelques semaines, qu’elle devait évoluer au risque de rester dans l’Histoire comme la Chancelière qui aura fait exploser l’Euro. Ce qu’elle ne souhaite pas. Mais son Ministre des finances a chauffé à blanc l’ensemble des députés CDU-CSU (CSU étant la branche bavaroise de la CDU qui est encore plus conservatrice) ainsi que la base de son parti. Merkel se retrouve donc seule.
Pire, le Ministre de l’économie de l’Allemagne, Sigmar Gabriel, leader du Parti social-démocrate allemand, le SPD, qui est le partenaire de coalition d’Angela Merkel, a décidé d’emboîter le pas du Ministre des finances CDU. Dès dimanche soir, au sortir du referendum grec, Gabriel avait annoncé que les Grecs ”avaient rompu les derniers ponts” avec l’Europe. Même Martin Schulz, le Président du Parlement européen, lui aussi SPD, avait lancé juste avant le referendum grec que si le NON gagnait il devait y avoir un gouvernement de technocrates à Athènes pour négocier avec Bruxelles! Difficile de faire pire quand il faut trouver ensuite un compromis à négocier!
En fait, c’est un jeu malsain interne à l’Allemagne qui se joue outre-Rhin. D’un côté, Schäuble, adversaire interne à Merkel, veut être son successeur et de l’autre côté Gabriel et Schulz, au sein du SPD, qui se positionne déjà pour la future élection législative allemande prévue en 2017… Le tout au risque de mettre le feu à la zone euro. Des irresponsables!

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Le compromis sur la table
Sur la table des 19 chefs d’État et de gouvernement, les 19 Ministres des finances de la zone euro avaient déposé un texte tout simplement politiquement inacceptable, économiquement absurde et démocratiquement scandaleux!
Non seulement les 19 ministres proposaient encore et toujours de continuer dans l’austérité aveugle mais ils refusaient de mettre en face ce que les Grecs attendaient et dont Tsipras avait besoin pour retourner à Athènes et ”vendre cet accord” à son peuple. C’est-à-dire une restructuration de la dette publique de la Grèce, soit par une décote (effacement d’une partie de la dette), soit par un rééchelonnement (allongement de la durée de remboursement) soit par un abaissement des taux d’intérêt ou encore par un mix de ces 3 propositions.
De plus, les 19 Ministres proposaient tout simplement de mettre sous tutelle partielle la Grèce en mettant 50 milliards d’euros de biens publics grecs destinés à la privatisation dans un fond situé au Luxembourg, géré par Athènes et sous contrôle de l’Europe. Une hypothèque partielle de la Grèce, un vrai scandale! D’autant plus que 50 milliards d’euros dans une économie de 180 milliards d’euros de Produit Intérieur Brut (PIB), ce n’est pas une petite somme!
Les 19 Ministres voulaient aussi que toute une partie des mesures soient votées en 3 jours (dont l’augmentation de la TVA, la réforme des retraites et celle du Code Civil), chose totalement et techniquement infaisable, si ce n’est faire débattre et voter jour et nuit, à marche forcée, tout un Parlement. La démocratie, ce n’est pas cela.
Enfin, humiliation suprême pour la Grèce et toute la zone euro, les 19 ministres avaient suggéré aux chefs d’État et de gouvernement que soit proposé, en cas d’échec des négociations, une sortie ”provisoire” de la zone euro pour la Grèce. Et c’est François Hollande, en arrivant à Bruxelles, qui a rejeté cette option catégoriquement. C’est probablement la première fois que François Hollande ose dire NON à une proposition allemande, 3 ans après son élection et l’échec de sa renégociation du traité budgétaire, il n’était pas trop tard, pour une fois, à l’hôte de l’Élysée de se hisser à la hauteur des enjeux.
Si toutes ces conditions étaient remplies, les 18 Etats membres de la zone euro acceptaient, avec le FMI, d’ouvrir des négociations pour mettre en place un 3ème plan d’aide pour la Grèce d’un montant d’environ 80 Milliards d’euros.
Au final, les chefs d’Etat et de gouvernement des 19 Etats de la zone euro, après 17 heures de négociation, sont tombés d’accord et ont modifié substantiellement du point de vue politique et marginalement du point de vue économique, comparé à la dernière mouture proposée par les Ministres des Finances. Le ”grexit” provisoire a été rejeté catégoriquement et la mise sous tutelle partielle a été évitée: c’est une victoire politique pour Tsipras. Mais le FMI n’a pu être exclu du futur plan d’aide et l’amertume de la potion pour la Grèce ne sera pas diminuée pour les prochaines années comme le souhaitait le Premier Ministre grec.
Mais à l’unanimité, les 19 chefs d’État et de gouvernement ont accepté d’ouvrir le dossier, non pas de l’effacement de la dette grecque, mesure la plus forte, mais celui d’un rééchelonnement de la dette publique grecque et d’un abaissement des taux d’intérêt.

Le coût de la non-Europe
Cette crise profonde laissera des traces pour longtemps dans la zone euro et dans toute l’Union européenne. Et le moment viendra, le plus tôt possible, pour en tirer des conclusions. Mais la première réflexion que l’on peut se faire est celle du coût de la ”non-Europe”.
En effet, en ayant une Europe intergouvernementale, nous voyons un simulacre de démocratie avec des réunions interminables, tenues à huis clos, sans aucun débat public ni démocratique et puis les Parlements des États membres, mis devant le fait accompli. Une Europe fédérale, c’est-à-dire avec un gouvernement, un budget, une fiscalité aurait déjà pris des mesures, bonnes ou mauvaises, après des débats publics et un vote public au Parlement européen. Et si les Européens étaient en désaccord avec cette politique, ils auraient eu l’occasion, lors d’une élection européenne, de changer de politique au sein de la zone euro en élisant une autre majorité.
Ensuite, nul ne peut accepter qu’un gouvernement ou qu’une minorité de gouvernements impose à tous les Européens ses vues politiques, économiques et sociales. Aucun gouvernement n’a la légitimité démocratique pour imposer ses réformes à l’extérieur. Seul, un gouvernement de l’Union Européenne pourrait avoir la légitimité d’intervenir dans toute l’Union.
Un Nouveau Traité de Versailles évité
Nul ne peut nier les responsabilités de la Grèce et des Grecs, de ses partis corrompus restés au pouvoir pendant 40 ans et de ses problèmes structurels, notamment son incapacité à lever correctement l’impôt mais nul ne doit oublier que, dans un rapport de force, c’est au plus fort de prendre la responsabilité d’un accord juste et équitable, sans pour autant considérer que le faible, par principe, a raison, ou que le fort, par automatisme, a tort. Cela fonctionne dans le rapport employeur-employé, colonisateur-colonisé, Etat centralisateur-nation sans Etat, créditeur-débiteur…
Mais on est en droit de se demander si, finalement, les perdants du référendum (les faucons européens) n’ont pas voulu faire payer la ligne économique de Tsipras (gauche radicale), sa décision démocratique (faire un référendum), et son choix politique (contester l’ordo libéralisme). En cela, nous étions proches de l’esprit de Versailles (1919) d’humilier un peuple qui, à l’époque, était le peuple allemand.
Le traité de Versailles a eu des conséquences dramatiques pour les peuples européens, créant un esprit de revanche incommensurable chez les vaincus, du fait d’un esprit de vengeance irresponsable des vainqueurs et principalement la France. Le Clémenceau d’hier est peut-être le Schäuble d’aujourd’hui. Heureusement, Merkel n’a pas -totalement- suivi son Ministre des finances. Un nouveau traité de Versailles a été évité de justesse mais on est loin d’un nouveau traité de Rome (1957), acte fondateur d’une prospérité renouvelée et partagée entre Européens!
En 1919, un homme, un seul, s’est levé contre l’absurdité du traité de Versailles et des conséquences de ce traité: John Maynard Keynes. Aujourd’hui, on a peut-être évité ”l’esprit de Versailles” mais l’Europe n’a toujours pas trouvé son Keynes! John, relève-toi, ils sont devenus fous!

Roccu GAROBY
Président de l’Alliance Libre européenne Jeune

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