Europe: l’Ancien Régime au bord de la rupture!

content_europebrokenmap1La Corse, la Catalogne, l’Ecosse et les Hongrois de Roumanie. A priori, il n’existe pas de lien direct entre ces 4 nations sans Etats. Pourtant, ces 4 peuples européens ont lutté et luttent toujours pour la reconnaissance de leurs droits à disposer d’eux-mêmes. Arritti a voulu faire une analyse croisée de 50 ans de lutte aux 4 coins de l’Europe.

Les années 1960, les années noires

Si l’article Premier de la charte des Nations Unies de 1945 reconnaît, comme universel, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, l’Histoire retiendra sûrement que c’est un Président de la République Française, Charles de Gaulle, qui l’a rendu célèbre par son ”Vive le Québec libre!”, 24 juillet 1967.

18319998En réalité, il est appliqué, depuis la fin de la seconde guerre mondiale –souvent dans la douleur et dans la violence et le sang- pour les anciennes colonies, notamment britanniques et françaises mais il n’en demeure pas moins violé un peu partout en Europe.

Repensons un instant à la situation politique de ces nations au début des années 60. Les Corses, membres de la Communauté Economique Européenne (CEE) depuis sa création (1957), voient mourir leur langue interdite et sont dépossédés de leurs terres. En effet, en 1957, la SOMIVAC – SOciété pour la MIse en VAleur de la Corse – a été mise en place mais au final 90% des terres ont été données aux rapatriés d’Algérie. ”Une autre répartition”, pour reprendre les propos mêmes du Premier Ministre socialiste Michel Rocard, aurait été préférable. Les Ecossais, eux, n’existent pas aux yeux de la Couronne britannique dont le centralisme n’a rien à envier au jacobinisme français. Les Catalans subissent le joug de la dictature franquiste depuis la fin de la guerre d’Espagne (1939). Et les Hongrois de Roumanie qui, rappelons-le, vivent à l’est du rideau de fer, voient arriver au pouvoir le dictateur anti-magyarophone Nicolae Ceaușescu (1965).

A la fin des années 1960 bien que ces 4 nations vivent des situations politiques et démocratiques complètement différentes et -quasi- sans aucune interaction, elles vont se rapprocher les unes des autres car elles ont en commun le fait d’être des nations européennes aux aspirations profondément démocratiques.

Les années 1970, les premières avancées… à l’ouest

En réalité, au tournant des années 70, l’Europe change petit à petit de visage, les nations sans Etats se réveillent sous l’impulsion des partis nationalistes (ARC en Corse, ERC en Catalogne, SNP en Ecosse), les Etats européens s’affaiblissent, la démocratie progresse un peu partout et les médias commencent à parler des mouvements d’auto-détermination. Les premières avancées sont visibles bien que modestes.

En 1970, la Corse est -enfin- détachée de la région PACA et devient une région administrative à part entière. C’est le début du long processus de réforme administrative à la française. De ce fait, on pourrait dire que la France est en ”avance” -ou du moins en ”moindre retard”- sur le reste de l’Europe, bien qu’à des années lumières de l’application du principe universel du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ou du modèle fédéral allemand.

primera-legislatura2Les Catalans redécouvrent la démocratie après la mort de Franco et élisent démocratiquement leur premier gouvernement en 1980 avec la victoire du nationaliste Jordi Pujol.

Les Ecossais rejoignent, en 1974, la communauté européenne pouvant ainsi espérer exister à Bruxelles tout en étant toujours niés à Londres. De plus, ils s’affirment en élisant 11 députés indépendantistes du Scottish National Party (SNP) lors des élections législatives britanniques de 1974. En effet, auparavant le SNP n’avait obtenu que 2 élus : 1 en 1945 et 1 en 1967, tous deux élus lors d’élections partielles. Enfin, les Ecossais remportent le référendum pour la création d’un Parlement à Edimbourg, en 1979 (51,6% de ”YES”). Le ”YES” est finalement transformé en ”NO” par Londres qui refuse de reconnaître la victoire politique des nationalistes en imposant un seuil contre le YES qui devait, pour être considéré comme victorieux, représenter au moins 40% des inscrits.

Cependant, si la situation semble évoluer lentement mais positivement dans l’Europe de l’ouest, elle se crispe et elle se tend de plus en plus à l’est. Les républiques ”démocratiques” ou ”socialistes” ayant peu l’habitude de respecter l’avis de l’opposition, des minorités et des nations sans Etats.

En 1979, pour la première élection européenne au suffrage universel direct, Mauritz Coppieters fait une déclaration à Bastia. Elle sera l’acte politique fondateur de l’ALE qui verra officiellement le jour en 1981, ouvrant une nouvelle phase pour les partis nationalistes et régionalistes d’Europe. L’internationalisation du combat est nécessaire, l’espoir se renforce.

Les années 80-90, l’espoir européen

Pour la Corse, les années 80-90 se traduisent par des avancées importantes, quoique mineures, comparativement aux autres exemples que l’on suit, avec les premiers statuts de 1982 et 1992, les 2 amnisties de 1981 et 1988. Cependant, le peuple corse et la langue corse ne sont toujours pas reconnus par la France! En fait, la France semble stagner plus qu’évoluer.

Pendant cette période, la Catalogne commence son développement avec de larges compétences décentralisées, notamment dans les domaines économique, social et culturel. La Généralitat se construit petit à petit, les bases du futur Etat de Catalogne sont sur de bons rails. Les Catalans, dans le wagon espagnol, rejoignent la communauté européenne en 1986. En fait, en 20 ans (1980-2000) les Catalans apprennent et maîtrisent l’autonomie, étape ultime avant l’indépendance.

En Ecosse, il faudra 20 ans pour digérer le référendum de 1979, mais c’est le tatcherisme forcené qui convainc définitivement les Ecossais que le conservatisme et l’euroscepticisme anglais sont aux antipodes des valeurs de progrès et d’europhilie de l’immense majorité des Ecossais. En 1997, sur la proposition du nouveau gouvernement britannique de Tony Blair (Labour centre-gauche), les Ecossais votent à 74,3% pour un parlement écossais et à 63,5% pour le droit de lever certains impôts. Les nationalistes approuvent le projet comme une première étape vers l’indépendance, même s’ils vont rester encore 10 ans dans l’ombre des travaillistes écossais qui dominent la vie politique au nord du mur d’Hadrien.

imagesEnfin, bien sûr, les années 1980, c’est aussi et surtout la chute du rideau de fer, et en Roumanie, la fin de la dictature de Bucarest. En effet, le 17 décembre 1989, menés par le Pasteur hongrois László Tőkés (député européen depuis 2007, dont le parti politique est membre observateur de l’Alliance Libre Européenne (ALE)), les Hongrois de Roumanie et par extension, tous les Roumains se soulèvent contre le dictateur narcissique Ceausescu.

En 2000, les cicatrices de l’Histoire ne sont pas encore effacées, la Roumanie n’a rejoint l’Union européenne qu’en 2007, mais désormais l’ensemble des nations sans Etat d’Europe peut espérer créer un espace démocratique nouveau dans une Europe que ne soit pas celle des Etat mais celle des peuples.

De plus, avec la chute du mur, la réunification de l’Allemagne, donc la reconstruction d’une nation au-delà des frontières établies en 1945, la séparation pacifique de la République Tchèque et de la Slovaquie, les indépendances des différentes nations dans les Balkans occidentaux; le droit à l’auto-détermination des peuples est reconnu de facto en Europe après avoir été édicté comme règle universelle par les Nations-Unies!

Les années 90, c’est aussi du droit européen en faveur des minorités et des nations sans Etats avec la charte européenne des langues régionales et minoritaires que la Roumanie, l’Espagne et le Royaume-Uni ont ratifiée mais pas la France.europe-langues-continant

Autrement dit, au tournant du 3ème millénaire, la France qui avait, jusqu’en 1970, une certaine ”avance” -pour ne pas dire ”un moindre retard”- sur le centralisme britannique et les dictatures espagnole et roumaine se retrouve bloquée dans son jacobinisme d’un autre temps, qui va à l’encontre du sens de l’Histoire et qui est en pleine violation du droit européen et international.

Les années 2000-2015, vers l’auto-détermination!

Après 30 ans de combat politique, les mouvements d’auto-détermination ont atteint, au début du XXIème siècle, un ”plateau” en Europe. Autrement dit, on a atteint un ”certain consensus” entre les capitales (Paris, Madrid, Londres ou Bucarest) et les nations sans Etats (autonomie poussée en Catalogne et en Ecosse, faible reconnaissance en Corse et en Transylvanie). Cependant, ces ”consensus” sont désormais profondément remis en question par ces mêmes nations car les peuples d’Europe ont accepté le jeu institutionnel des capitales mais ces dernières ont refusé de reconnaître le fait démocratique (référendum en Catalogne, vote majoritaire en Corse…).

De plus, l’absence (Catalogne, Ecosse, Transylvanie) -ou l’arrêt (Corse)- de la violence politique, la perte totale de crédibilité des gouvernements centraux à peser dans le monde (France, Royaume-Uni) ou à répondre à la crise économique et sociale qui nous touche depuis 2008 (France, Royaume-Uni, Espagne, Roumanie), l’assurance d’un développement pacifique au sein de l’Union européenne; ainsi que le soutien de plus en plus large en faveur de l’auto-détermination renforcent le sentiment majoritaire qu’il existe un meilleur avenir loin -voire définitivement détaché- des capitales. En d’autres termes, après 50 ans de lutte, les nations sans Etats d’Europe ont compris qu’elles n’ont plus besoin de Paris, Madrid, Londres ou Bucarest pour vivre en paix, se développer économiquement et s’épanouir socialement.

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L’auto-détermination au sein de l’Europe est à bien des égards plus enviable que le mépris permanent des Etats -et des élites- centralisés.

Lors du demi siècle passé, les avancées démocratiques et politiques ont été importantes pour les nations sans Etats d’Europe. Certains peuples (les Cata

lans et les Ecossais) l’ont mieux compris que d’autres (les Corses et les Magyarophones) et certains Etats l’ont mieux accompagné (Espagne, Royaume-Uni) que d’autres (France, Roumanie) mais le combat est encore long, notamment dans les pays les plus conservateurs (France, Roumanie). En fait, nous sommes au point de rupture de l’Ancien Régime et il nous appartient de construire ce nouveau monde, cette nouvelle Europe.

Vive la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes!

Pour conclure, on aurait pu prendre d’autres exemples, d’autres minorités, d’autres peuples ou d’autres nations sans Etats d’Europe et on en aurait tiré très probablement les mêmes conclusions. D’une part, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est un droit fondamental et universel reconnu par la communauté internationale. Nul (Etat) ne peut le nier! D’autre part, l’auto-détermination, c’est le sens de l’Histoire. Nul (peuple) ne doit en douter! Enfin, le principe d’auto-détermination, c’est la régénération démocratique nécessaire et souhaitable en Europe -et dans le monde- en rapprochant les peuples du niveau de décision dans un monde toujours plus globalisé.

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Alors, pour une fois, je serai plus gaulliste que de Gaulle: ”Vive la Corse Libre! Vive la Catalogne libre! Vive l’Ecosse libre! Vive les Magyarophones libres! Et vive la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes!”

Roccu GAROBY

Président de l’Alliance Libre Euopéenne Jeune

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