Quelle agriculture demain? – Overview of our workshop in Brittany

 

Responsabilité et autonomie alimentaire

Dans le cadre d’un événement co-organisé à Ploemeur par l’UDB Jeunes et les jeunes de l’Alliance libre européenne, la journée du 9 juin dernier était consacrée à l’avenir de l’agriculture. De quoi alimenter la réflexion dans la foulée de la parution du livre-programme de l’UDB.

Introduite par Stuart Lesvier, le responsable de l’UDB Jeunes, et du jeune Catalan Max Zanartu (ERC), la journée a commencé par une table ronde où étaient invités le député Paul Molac, le syndicaliste René Louail et le maire de Lauzach, Patrice Le Penhuizic. L’objectif de la matinée était surtout de faire un bilan du « modèle » agricole actuel et de ses limites. L’après-midi était plutôt concentré sur les pistes possibles pour l’agriculture de demain. Étaient présents autour de la table André Pochon, Jean-Luc Bleunven, ancien maire de Plabennec et ancien député de Brest rural, par ailleurs producteur de porcs bio, et Bernard Cano, entrepreneur, dont le projet de sucrerie bio en Bretagne a déjà été évoqué dans Le Peuple breton de l’été dernier.

Politique oblige, la première question a évoqué la loi « pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine et durable ». Verre à moitié vide ou à moitié plein ?

Pour Paul Molac, le « gros couac » de cette loi est bien sûr le rejet de l’interdiction du glyphosate : « Cela donne une image assez détestable. Et de toute manière, les agriculteurs conventionnels savent bien qu’on va vers l’interdiction, qu’il y a un mouvement de la société. » S’il juge positive la loi visant à rééquilibrer les négociations pour permettre aux agriculteurs de capter une part plus importante des prix, il pointe aussi les limites de l’exercice : « Dans une économie globalisée, cela ne suffira pas. Les agriculteurs sont menacés par les accords de libre-échange signés ou en projet. » Le député a d’ores et déjà annoncé qu’il s’opposera à la ratification du CETA (accord de libre-échange avec le Canada) : « Les produits agricoles ne sont pas n’importe quel type de marchandises. La plupart des pays du monde peuvent se nourrir eux-mêmes. Les Suisses, par exemple, n’ont pas ouvert leur agriculture à la mondialisation et gardent volontairement beaucoup d’agriculteurs pour entretenir la montagne, par exemple. »

Patrice Le Penhuizic, producteur de lait bio, « se réjouit malgré tout de l’objectif de 20 % de bio dans la restauration collective ». On pourra cependant se demander pourquoi un tel chiffre ? Si on dit que le bio est meilleur, ne faudrait-il pas se donner les moyens d’atteindre les 100 % ? D’aucuns rétorqueront que l’approvisionnement ne suivra pas, mais on peut tout à fait imaginer des étapes chiffrées…

René Louail voulait, lui, « souligner ce qui est positif » : « L’organisation des États généraux [de l’alimentation] était un beau travail. Les prix agricoles et les revenus des agriculteurs ont servi de fils conducteurs. » Il a également alerté sur l’interprétation des chiffres et rappelé que « les paysans ne sont pas tous dans la misère, loin de là, même s’il est vrai qu’il y a des situations de désespoir ».

Le débat s’est ensuite élargi au fonctionnement de la politique commune européenne. Comment peut-on concevoir une agriculture européenne sans un minimum d’harmonisation ou du moins d’entente sur la stratégie à mener ? Pour Paul Molac, il est évident qu’on « ne peut pas demander à nos agriculteurs d’être vertueux quand d’autres épandent des pesticides par avion, et vendent ensuite chez nous ». René Louail embraye : « On a besoin d’une Europe qui protège, et c’est possible. Je suis très inquiet, car si le CETA est ratifié, on aura beaucoup de mal à protéger notre agriculture du rouleau compresseur industriel. Il faut plutôt s’inspirer de ce qui marche, et là-dessus l’Italie est un exemple. L’Italie, ce sont encore 1 600 000 exploitations, contre 500 000 ici. Elles font pour la plupart moins de 10 hectares, hors de la plaine du Pô. Elles ont survécu grâce au bio et à la relocalisation. » Patrice Le Penhuizic va plus loin : « Cela s’explique par le fait que les Italiens comptent peu sur leur État. Cela vaut aussi dans le domaine de l’industrie. »

En plus du soutien au bio, Paul Molac insiste sur la montée en gamme pour améliorer la situation des éleveurs. Patrice Le Penhuizic a également constaté une évolution chez le consommateur : « Avant, pour les cantines, les parents demandaient du bio, sans trop savoir quel bio et de quelle provenance ; maintenant, ils demandent de plus en plus du bio local. Même sur des productions de masse, la demande sociale permet des évolutions. On voit par exemple que la production massive de porc commence à essayer de sortir des antibiotiques. »

Néanmoins, si l’organisation de la filière bio semble faire consensus, la récupération par les supermarchés laisse sceptiques certains intervenants, au premier rang desquels Bernard Cano : « Il suffit de regarder la dégradation du cahier des charges sur la poule pondeuse pour comprendre la dérive possible du bio. » Il est en effet tout à fait possible d’avoir une logique productiviste et bio. Mais pour quelle cohérence ?

René Louail a pointé les conséquences internationales de la surproduction européenne : « On a fait pression sur les pays d’Afrique de l’Ouest pour qu’ils abaissent leurs barrières tarifaires et qu’ils absorbent nos excédents laitiers. Cela ne va pas dans le sens de la souveraineté alimentaire de ces pays. Si on veut un monde en paix, il faut des échanges justes. Il faut des aides européennes qui aillent dans le sens d’une agriculture plus agronome et plus économe. C’est vrai aussi pour les aides régionales. Aujourd’hui, on continue à importer du soja OGM, alors qu’on perd 5 000 hectares de prairie chaque année. On laisse perdre nos capacités de production de protéine. »

Durant toute la journée, un relatif consensus s’est fait sur la nécessaire végétalisation de la Bretagne, pourtant terre d’élevage. C’est en tout cas la conviction de Bernard Cano, qui mesure aujourd’hui la dépendance de la Bretagne aux céréales venues de l’extérieur, au premier rang desquelles le soja. Pour le cofondateur d’Edou Breizh, « on importe énormément de céréales, y compris pour l’élevage bio. Il y a donc des pistes de développement très importantes pour redevenir autonomes ». C’est d’autant plus vrai que le prix du soja a explosé sur les marchés internationaux, ce qui remet en cause tout le « modèle » agricole d’aujourd’hui, qui était basé sur des importations peu chères (spécialisation de la production propre au néolibéralisme).

Mais comment végétaliser quand on a, en plus d’une agriculture productiviste, une pression foncière énorme comme en Bretagne ? Patrice Le Penhuizic a expliqué qu’« au niveau de la commune, on n’a pas de pouvoir direct sur le foncier agricole. Mais le système facilite trop l’agrandissement. En revanche, on peut agir sur l’urbanisation. Il y a une problématique dans le sud de la Bretagne, car les gens s’accumulent sur la côte. On risque l’asphyxie écologique ». Sur la question du foncier, un constat fait consensus pour les trois intervenants : on permet trop peu d’installation de jeunes et trop d’agrandissements. Or, le nombre d’actifs est essentiel pour réussir la transition vers une agriculture moins chimique, moins industrialisée et moins gourmande en énergie.

Deux avenirs agricoles s’ouvrent à nous : soit le modèle capitaliste, qui concentre les exploitations et réduit la main-d’œuvre au minimum, soit un modèle décentralisé, dans lequel les paysans sont plus autonomes. René Louail a rappelé à ce titre que si le glyphosate était tant utilisé, c’est par manque de temps pour tout faire dans de grandes fermes. Le manque de main-d’œuvre force les paysans à utiliser la chimie pour désherber.

L’après-midi, André Pochon a lancé la discussion en rappelant les règles élémentaires de l’agriculture, à savoir l’équilibre. Pour le paysan, on ne doit pas spécialiser à outrance la production. Tout repose au contraire sur l’économie circulaire au sein de la ferme. L’observation permet d’améliorer la connaissance agronomique. André Pochon, à ce titre, a rappelé comment il a fondé le CEDAPA (Centre d’étude pour un développement agricole plus autonome) et comment il est lui-même passé à une agriculture durable en voyant que la parcelle de son voisin, qui n’était pas traitée, était plus belle que la sienne ! Il a également démontré pourquoi la concentration est une impasse : « Le coût des fermes type 1 000 vaches est plus élevé que celui des fermes durables, car il y a trop de vaches pour qu’elles soient nourries à l’herbe. » Comprendre que la dépendance en fourrage est bien plus coûteuse que l’herbe, quatre fois plus selon lui ! « L’idéal pour un équilibre sol-plantes-animaux, c’est une trentaine de vaches », a-t-il affirmé.

Jean-Luc Bleunven a tenu à remercier les organisateurs, car « il est intéressant de mettre en commun de la réflexion. D’abord pour ne pas isoler les paysans ». S’organiser est en effet la meilleure façon de ne pas se faire happer par l’agrobusiness ou la grande distribution qui asservissent les agriculteurs. À la loi du plus fort, injustement attribué à Darwin, il faut répondre par la loi du plus sociable !

À ce titre, la logique des « communs » a été abordée durant le débat. Le système capitaliste a en effet cherché à atomiser le monde agricole qui, traditionnellement, était un monde solidaire. Mais pour faire face à l’agro-industrie, il est nécessaire d’attaquer le mal à la racine. Les écoles ont été également pointées du doigt : « l’utilisation des « phytos » a fait désapprendre la connaissance agronomique », a répété Bernard Cano.

L’aspect social étant insuffisamment abordé dans ce genre de débats, la question de savoir comment passer de la pratique aux actes a été posée : avec des paysans endettés, qui ne parviennent souvent pas à dégager de marges suffisantes pour vivre correctement, comment imaginer passer d’un modèle à un autre ? De quels leviers disposons-nous ? Cela se jouera-t-il à l’Assemblée nationale, à la Commission européenne, ailleurs ? Et à ce sujet, autant la renationalisation de pans entiers de la PAC a été dénoncée, autant celle-ci été qualifiée de « non politique ». En distribuant l’argent plus qu’en donnant réellement du sens à l’agriculture, elle s’avère imparfaite.

Pour les intervenants, une agriculture responsable passe aussi par des consommateurs responsables. À ce titre, on mesure que la mobilisation des consommateurs a certaines avancées, comme sur la question des œufs en cage. Certains distributeurs vont déjà plus loin que la réglementation en refusant ce type de productions dans les rayons. Pourtant, on ne peut résumer un citoyen à un consommateur, ni dispenser les politiques de choix clairs. L’acte d’acheter est bien sûr un choix de société, mais encore faut-il que le consommateur soit bien informé.

À l’instar du numérique, l’enjeu pour les paysans est de s’assurer la maîtrise de l’outil afin de bénéficier du produit de leur travail. Qu’il s’agisse de la question des semences ou de la bataille face aux grands distributeurs, la question centrale de l’agriculture est bel et bien celle de l’autonomie, de celle qui évite une surconcentration et un système hors-sol. Métier relégué à une place marginale, l’agriculture est au contraire, comme l’a prouvé la journée du 9 juin, au carrefour des enjeux alimentaires, économiques, sociaux, mais aussi climatiques. De son évolution dépendra le degré de liberté des paysans et des citoyens.

Article par Le Peuple Breton

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